"Dans le silence de l’atelier, je sculpte.

J’ai plongé mes mains dans la terre à l’âge de 5 ans et ne les en a jamais  ressorties.

Je modèle et grave dans l’argile de petites âmes chargées d’émotions. Prisonnières dans leur manteau, comme une seconde peau tatouée, scarifiée. Le visage est précis, le corps est évoqué.

J’enveloppe mes personnages, tisse des cocons d’argile.

Quand les regards de mes sculptures deviennent trop présents et les corps trop bavards, je retourne à la poésie des maisons, des arbres et des paysages.

Un univers intime comme sorti d’un conte sans âge et sans époque où se mêlent douceur et mélancolie.

L’imaginaire se confie à la matière."

La terre est battue, étirée, pincée entre les doigts, elle se fend, se déchire.

Elle est modelée, sa surface incisée, gravée de manière superficielle ou plus en profondeur comme une scarification. Une étoffe est estampée, un oxyde révèle les empreintes laissées par le passage répété d’un sceau, un émail à la cendre est essuyé, plus ou moins effacé, un engobe est déposé en minuscules gouttes pour imiter un plumetis. Une porcelaine est liée à un grès par des centaines d’entailles.
L’argile est façonnée avec rapidité pour obtenir une vision synthétique et spontanée, pour inscrire une émotion dans la terre. Un travail réalisé sans armature qui invite à trouver immédiatement l’équilibre d’une pièce.
C’est le commencement d’une sculpture.

D’abord nu, aujourd’hui le corps est vêtu, paré, il est devenu le support d’un métissage de matières et de couleurs, un lieu d’expérimentations et de recherches. Le costume est porté comme une protection, il enveloppe le corps de sa chaleur, permet de cacher ou de révéler des parties de soi.
Les Nomades viennent d’univers éloignés qui se rencontrent et se mélangent, ils affirment leur individualité en même temps que leur appartenance à un clan. Les Silhouettes font suite aux Nomades, ces nouveaux personnages n’avancent pas vers nous mais se présentent de profil, un jeu avec la lumière qui découpe leur contour et projète leur ombre, des corps de fées, de princesses, de reines aux allures sauvages, de simples femmes ou de mères.

Chaque sculpture est livrée dans sa version définitive, elle est le prolongement de la précédente, un lien existe entre chaque pièce : l’atmosphère dans laquelle les personnages interrogatifs, mystérieux parfois inquiets sont mis en scène et se répondent comme dans une danse.

Un travail qui prend d’autres directions avec le thème de l’arbre, qui par la suite donne naissance à des recherches sur la montagne avec comme premières pièces d’une série à venir « l’arbre de Paolo » et « la famille ». Les fauteuils sont maintenant nombreux, enlacés par des personnages, accueillant des enfants ou envahis par de drôles de bêtes.

Un univers intime comme sorti d’un conte sans âge et sans époque où se mêlent douceur et mélancolie.

L’imaginaire se confie à la matière.

Dans la mémoire de nos rêves

Jade voit poindre une quarantaine très épanouie !
Depuis 4 ans que j’observe attentivement l’évolution de son travail, je peux témoigner d’une magnifique montée en puissance de sa personnalité artistique. C’est réjouissant !
Comme tous les artistes de talent, elle « apprend à désapprendre » et dans cette démarche si particulière, si exigeante, elle sculpte sa propre écriture, elle grave dans le grès son imaginaire intime et nous offre un bien bel univers sensible.
Ses personnages, qu’elle a longtemps appelé ses « nomades », nous font voyager dans des contrées où le mode narratif s’inspire, à mes yeux, des contes et légendes du monde entier. Leur langage devient universel au moment même où nous posons le regard sur eux et ils deviennent soudain les messagers intemporels de nos plus belles mémoires.
Oui, contes et légendes, entendus, lus ou réinventés, creuset inépuisable dans lequel l’artiste ballade nos enfances à travers des histoires de royaumes enchantés où les reines, silencieuses, nous laissent entrevoir leurs belles âmes endormies. Délicatement prisonnières de leurs étoffes et de leurs manteaux, toutes les femmes de Jade nous invitent à oser prendre leur main pour les libérer de leur doux mutisme sculptural.
Beaucoup de vibrations intérieures dans le travail de l’artiste. Ses personnages ne nous apparaissent pas dans des postures démonstratives, encore moins académiques, mais bien au contraire dans une invitation au dialogue intérieur, tout en retenue, tout en suggestion. Elle sollicite notre capacité à poursuivre l’histoire qu’elle nous propose. L’œuvre devient pérenne par le message sensible qu’il détient. Comme un secret qui nous est offert en partage.
Mais aussi plein de vibrations extérieures mues par d’infinis détails qui peuplent ses sculptures. Jade sculpte, certes, mais grave, aussi, de multiples signes qu’il convient de décrypter comme autant de paroles et de mots empreints dans la terre, comme les traces de tous les chemins empruntés auparavant. De petits visages émergent dans les coiffes comme de petites âmes qui viendraient du tréfonds pour nous révéler quelques beautés cachées. Chaque mystère a son visage …
Ils sont assis au bord du monde ou nous apparaissent comme des anges, ils voyagent sur l’épaule d’un autre ou portent leur maison sur le cœur, l’humanité de Jade nous raconte nos rêves, sans frontières, pour que chacun puisse s’y blottir pour l’éternité.

Christian Guex
Juillet 2013

Livre Jade Sculptures